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La mère folle, une fête impertinente

Par David Richin
Le 30/04/2023 - 08h00

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L’apogée des XVe et XVIIe siècles

Dans l’esprit des « fêtes de fous » et « fêtes de l’âne » médiévales, la prestigieuse société festive et carnavalesque de la Mère folle a marqué la ville de Dijon durant plus de 250 ans.

Une mise en lumière grâce à l’Encyclopédie de Diderot

L’article le plus détaillé consacré à la Mère folle se trouve dans le tome 10 de la première encyclopédie française, publié en 1765. Il l’évoque comme une « société facétieuse qui s’établit en Bourgogne sur la fin du XIVe siècle ou au commencement du XVe. »

Des origines discutées

La Mère folle existait déjà sous forme d’une confrérie religieuse « du temps du duc Philippe le Bon » ou Philippe III de Bourgogne, qui la confirmait en 1454. En 1482, elle l’était de nouveau par Jean III d’Amboise, évêque de Langres, et Jean de Baudricourt, gouverneur de Bourgogne. Elle était alors connue sous le nom de festum fatuorum, ce qui signifie « fête des fous », ou mater stultorum, « mère des idiots ».

L’Encyclopédie évoque la probabilité que la Mère folle tire son origine de la Compagnie des fous, créée à Clèves en 1381. Engelbert de Clèves, gouverneur du duché de Bourgogne, aurait introduit « à Dijon cette espèce de spectacle » : il existe de nombreuses similitudes entre les deux sociétés, qui possédaient « des statuts, un sceau et des officiers ».

Un spectacle annuel lors du carnaval

Rapidement laïcisée, la Mère folle, aussi nommée « mère-folie », « infanterie dijonnaise » ou « compagnie de la mère folle », se composait « de plus de 500 personnes, de toutes qualités, officiers du parlement, de la chambre des comptes, avocats, procureurs, bourgeois, marchands, etc. » Le but était simple : joie et plaisir ! La classe moyenne se moquait ainsi de la noblesse et du clergé, chaque année les trois derniers jours du carnaval.

Les « membres […] portaient des habillements déguisés et bigarrés de couleur verte, rouge et jaune, un bonnet de même couleur à deux pointes avec des sonnettes, et chacun d’eux tenait en main des marottes ornées d’une tête de fou. Les charges et les postes étaient distingués par la différence des habits. »

Chariots et infanterie

Juchés sur des chariots peints et traînés par six chevaux, les membres entonnaient des chansons et satires. D’où « l’ancien proverbe latin, des chariots d’injures, plaustra injuriarum. » Parcourant les plus belles rues de la ville, ils allaient au « logis du gouverneur, ensuite devant la maison du premier président du parlement, et enfin devant celle du maire. »

Avec plus de 200 hommes, l’infanterie n’était pas en reste. Sur l’étendard était peinte une multitude de têtes de fous avec la devise stultorum infinitus est numerus (« le nombre de sots est infini »). Les hommes portaient un drapeau avec ladite devise, « de la même figure et grandeur que celui des ducs de Bourgogne », orné d’une femme assise « tenant en sa main une marotte à tête de fou, et un chaperon à deux cornes, avec une infinité de petits fous coiffés de même, qui sortaient par-dessous et par les fentes de sa jupe. »

La mère folle, capitaine d’opérette

Celui des associés s’étant « rendu le plus recommandable par sa bonne mine, ses belles manières et sa probité » était choisi par la société pour porter son nom. « Il avait toute sa cour comme un souverain, sa garde suisse, ses gardes à cheval, ses officiers de justice, des officiers de sa maison, son chancelier, son grand écuyer, en un mot toutes les dignités de la royauté. » La mère folle pouvait même rendre de véritables jugements. Un arrêt de la cour du 6 février 1579 confirmait d’ailleurs une de ses sentences en appel.

Une admission en rimes

Le procureur fiscal, dit « griffon vert » ou « fiscal vert »1, convoquait l’assemblée dans la salle du jeu de paume dite du « Pot-de-Cuivre », à l’emplacement actuel de la rue des Godrans et de la place Grangier, au moyen de « billets de convocation, composés en vers burlesques ». La personne souhaitant intégrer la compagnie devait répondre en rimes, debout, aux questions en rimes du griffon vert, assis en présence de la mère folle et des officiers de l’infanterie. Seule cette dernière pouvait intégrer le prétendant, sur les conclusions du griffon vert.

Le nouveau reçu recevait alors des provisions, qui lui coûtaient une pistole, et des lettres patentes2 écrites des trois couleurs, signées par la mère folle et le griffon vert. À l’inverse, une personne désirant « s’absenter » de la compagnie devait apporter une excuse légitime, sinon elle était condamnée à une amende de 20 livres !

Interdiction et renaissance

Les excès contestataires ont la peau de la Mère folle au XVIIsiècle. Si la formule est recréée dans l’Entre-Deux-Guerres, l’esprit critique des origines a disparu.

La fin de la Mère folle

Le parfum de scandale entourant la Mère folle s’accrut au fil du temps, car elle n’hésitait pas à dénoncer crûment les « vices ou travers de chaque prestigieux logis ». Louis XIII, par édit royal donné à Lyon le 21 juin 1630, interdit la manifestation « sous de grosses peines ». L’édit précisait que la Mère folle était une « pure folie, par les désordres et débauches qu’elle a produits, et continue de produire contre les bonnes mœurs, repos et tranquillité de la ville, avec très-mauvais exemple ».

L’Encyclopédie concluait ainsi : « Ces sortes de sociétés burlesques […] fournirent longtemps au public un spectacle de récréation et d’intérêt, mêlé sans doute d’abus ; mais faciles à réprimer par de sages arrêts du parlement, sans qu’il fût besoin d’ôter au peuple un amusement qui soulageait ses travaux et ses peines. » Toutefois, la Mère folle se poursuivit un temps avec l’autorisation des gouverneurs, comme en 1638 (naissance de Louis XIV) ou 1650. Elle disparut après 1660.

1935-1939 : la politique s’en mêle

1935 : « Le retour de la Mère folle »

Le 23 mars 1935, « les hérauts de la mère folle » claironnent son retour dans les rues de Dijon, à l’initiative du comité des fêtes créé en août 1934. Celui-ci, qui entend renforcer le prestige de la ville, est abrité dans l’hôtel de ville et lié au maire élu depuis 1919 : Gaston-Gérard, radical rallié au « poincarisme ». Il a obtenu une subvention de 20 000 francs pour organiser de grandes fêtes carnavalesques à la mi-carême.

En effet, le maire, outre des retombées positives pour les commerçants (sans doute le véritable but recherché), a promis en conseil municipal que les bénéfices seraient reversés aux chômeurs pour rallier l’opposition socialiste. Seuls les communistes évoquent une « mascarade […] fête de la bourgeoisie », et appellent à une « contre-manifestation de la misère organisée par les chômeurs dijonnais ». Très impliqué, Gaston-Gérard anime quatre conférences intitulées « La Mère-Folle : ses fastes d’autrefois et la reprise des fêtes traditionnelles ». Après une reconstitution fidèle des anciennes fêtes, la mère folle est brûlée le 28 mars place Darcy. En mai pourtant, le socialiste Robert Jardillier remporte la municipalité et le comité se dissout de lui-même.

1936-1939 : l’influence du Front populaire

Le 3 février 1936, la municipalité crée un « comité des fêtes de bienfaisance », reprenant l’idée des communistes d’organiser « de grandes fêtes populaires au profit des chômeurs locaux [pour] soulager la misère de centaines d’Antifascistes ». Elle ne laisse pas ainsi l’organisation des fêtes au Comité local de Front populaire, créé le 5 février. Les partis politiques sont tenus à l’écart, et ce comité organisera les fêtes carnavalesques au début du mois de mars (sur deux jours) jusqu’en 1939.

Le succès considérable reflète l’embellie du Front populaire. La question sociale et culturelle est prioritaire. « Certaines représentations carnavalesques illustrent la vie sociale et politique du moment », avec par exemple en 1936 les chars intitulés « La Bienfaisance » et « Le travail et la famille », ou en 1939 le char « L’enterrement de la semaine de quarante heures ». La menace nazie est palpable, la satire caricaturant un « Hitler fantaisiste » en 1939. Le PC se félicite « d’un pouvoir populaire légitimé, d’une identité locale réappropriée ».

L’après-guerre

En 1952 et 1955, le comité des fêtes organise des cavalcades sur une journée. De nos jours, à une époque où les fêtes traditionnelles sont bien souvent devenues de simples objets de consommation, la tradition ne perdure que sous la forme de petits défilés au sein des fêtes internes aux établissements, de soirées ou bals, des écoles et centres de loisirs.

Toutefois, on reparle épisodiquement d’une nouvelle Mère folle. À la fin des années 1980, l’adjoint à la culture proposait d’organiser un festival rock qui en porterait le nom… Projet qui est resté inachevé. Heureusement, la compagnie de théâtre éponyme évite à la Mère folle de tomber totalement dans l’oubli.

Sources

Bazin Jean-François, 2003. Le tout Dijon. Éditions Clea, 966 p.

Diderot Denis et le Rond D’Alembert Jean, de 1751 à 1772. Encyclopédie ou Dictionnaire raisonné des sciences, des arts et des métiers. Éditeurs Le Breton, Antoine-Claude Briasson, Michel-Antoine David et Laurent Durand.

Poirrier Philippe, 22 et 23 novembre 1990. « Le retour de la Mère folle » et des fêtes carnavalesques à Dijon (1935-1939). Politique culturelle, sociale ou économique ? Communication au colloque « Les usages politiques des fêtes », Paris.

Photos

Archives municipales de Dijon


1 Le vert était la couleur des fous.
2 Textes par lesquels le roi rend public et opposable à tous un droit, un état, un statut ou un privilège.